"Breves histoires d'un long tournage" - un roman-photo épique et guerrier par David Henri
 

Mars 1996
Tout commence le 6 Mars 1996. Au cours d’un zapping, je tombe sur une fin de reportage du 19/20 : un nouveau fait-divers impliquant des adolescents meurtriers. Je vois cette fille qui ressemble à n’importe quelle autre fille de 18 ans, mis à part qu’elle est embarquée par trois gendarmes. Elle regarde droit devant elle, la tête haute, snobant les caméras, le commentaire l’accable : " elle a avoué avoir tout mis en scène ", "elle a attiré l’adolescent ", " ils ont massacré la victime ", "elle vouait un culte au "tueurs nés " d’Oliver Stone ".

 
 

Ils s’engouffrent dans une estafette, elle jette un dernier regard aux journalistes. Je ne discerne pas si elle est réellement triste ou s’il elle continue à vivre son rêve de célébrité en se donnant des allures de femme fatale. Elle est calme, méthodique et glaciale : le modèle même de la caricature qu’en tire les journalistes. Le film est né durant ces dix secondes.
J’en parle immédiatement à Aymeric, un ami restaurateur qui, en plus d’être une personnalité ambiguë que je rêve de faire tourner, est un fan de faits-divers. Il s’empresse de me rassembler toutes les coupures de presse relatives à cette histoire.
Extrait du Parisien 14 Juin 1996 – compte rendu des audiences du tribunal de Bobigny – " Froide, implacable, sans remords, Véronique 18 ans, a raconté…le scénario sordide qu’elle a joué avec son petit ami Sébastien, 17 ans, pour tuer Abdelhadim, 16 ans. Il a été retrouvé, nu, sous les dalles du jardin de Sébastien, enveloppé dans un drap, la tête recouverte d’un sac plastique. C’était le 3 Mars 1996. Le drame s’était noué la veille vers 20 heures… " Elle déclare : " On avait décidé de l’attirer en lui proposant d’effectuer des attouchements sur moi. Je l’avais prévu avant…C’était pour le tuer…Il fallait que je passe à l’acte…Ce qui m’énervait c’était l’hypocrisie et l’égocentrisme des gens en général…Je savais que je ne pouvais pas tuer seule, c’est comme le suicide je sais que je n’aurais pas pu ".
Les médias théorisent et font le procès du film " Tueurs Nés " d’Oliver Stone, déjà accusé de tous les maux, six mois auparavant, lors de l’affaire Florence Rey. WarnerHome Video retire la cassette de la circulation. Cette cabale cela m’énerve au plus haut point. Le pouvoir des films, aussi bons soient-ils, me semble très relatif. L’affaire Véronique répond plutôt à un ennui profond d’une jeunesse qui ne se projette plus dans un futur, proche ou lointain, tant elle manque de perspectives. J’ai l’impression de connaître plein de Véronique, de Sébastien et d’Abdelhadim.
Six ans plus tôt, dans une soirée de lycéens, j’avais rencontré un garçon : Samuel. Il se promenait toujours avec un revolver. Il était sympa, un peu prétentieux mais sympa. Le flingue, c’était juste "pour se protéger ". Deux semaines plus tard, j’ai appris au 20 heures, qu’il avait été la victime d’un "commando " de quatre adolescents qui l’avaient massacré à coups de batte de base-ball, un samedi soir, sur le terre plein central d’un quartier pavillonnaire, dans l’indifférence générale… Les motifs n’ont jamais vraiment été élucidés : une histoire de fille, je crois…

 
 

Une histoire inspirée de faits-divers me donne un prétexte pour montrer une france tranquille dont on parle peu dans les médias et mal au cinéma : La France du plus grand nombre, celle dite "normale ". Alors que les films névrosés de Lynch et les productions familiales de Spielberg sont autant de portraits, souvent très vrais, de la grande banlieue américaine et de ses "normaux habitants " à travers les décennies, en France : rien ou presque.

 
 
Le tournage de "60 millions d'ennemis" - Page 1