Des rêves de cinéma - Avril 96
Je veux faire un film ethnologique, le plus objectif possible, qui finit dans un bain de sang. Repartir six mois en arrière, avant cette nuit fatale et être le témoin des actes et des circonstances qui ont amené ces adolescents à commettre ce crime atroce (140 coups de couteaux, découpages des membres). Je ne veux ni les accabler, ni les excuser. Je ne veux pas un faire un film militant au point de vue unique comme l’a fait Tavernier dans "l’Appât ". Un bon film de science-fiction. Je veux même faire l’inverse d’un film et traiter de la même manière des éléments narratifs forts du film et les nombreux moments de creux, vides d’événements, de la vie d’un adolescent. L’idée qu’un des interprètes de l’histoire filme lui-même, au camescope, l’intégralité du long-métrage, de l’intérieur de l’histoire, me traverse l’esprit.
Avant d’avoir écrit le moindre script, je pense à la concrétisation et je ne veux pas attendre une quelconque subvention que je n’aurai jamais, vu le sujet et mon peu de relations. Je veux tourner vite et je n’ai pas d’argent. Les performances de la VX-1000 m’enchantent, et je parie, à l’époque, que de faire un long-métrage dans ce format, sur ce sujet, et avec la méthode que j’ai expérimentée sur mes courts-métrages (rapidité, bénévolat, susciter l’engouement de personnes qui n’auraient jamais espéré faire un film…) sont des arguments de vente non négligeables une fois le film achevé.
Parallèlement à l’envie de traiter ce sujet, j’ai l’intention naïve de secouer un peu le club fermé du cinéma français. Il faut d’abord deux choses pour faire un film, de la motivation aveugle et une caméra. Avec un camescope, même bas de gamme, on peut faire un film j’en suis persuadé. Simplement il faut adapter l’histoire à son outil. Des mois plus tard, je serai forcé de constater que pour faire de l’art avec les gens, il faut quand même de l’argent… Mais en ce mois de Mars 96, je n’en suis pas encore à tirer des leçons de producteur. Je suis encore à peine scénariste. Le film n’existe que sous forme de quelques scènes hétéroclites sur divers papiers perdus dans mes classeurs de cours. Je pense qu’une fois fini comme je le souhaite, le film peut séduire ou, au moins, déranger. Mais quand sera t-il fini ? D’ailleurs quand est-ce qu’on commence ? Et puis, comment fait-on un film ?